Le Système des Primeurs à Bordeaux – Un Point de Vue Personnel

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Château Latour a récemment annoncé sa décision de quitter le système des primeurs dès l’année prochaine. Cela a naturellement provoqué de nombreux débats et le sujet mérite réflexion.

D’une part, il a été question des conséquences de cette décision, certains suggérant que cela pourrait être l’amorce de la fin de la vente des Bordeaux en primeurs, et d’autre part, de savoir si cela était une bonne chose ou pas.

En ce qui me concerne, je ne pense pas que cela soit le début de la fin de l’actuel système. Latour est Latour, et est en mesure de faire plus ou moins ce que souhaitent ses propriétaires. C’est également probablement vrai des autres Premiers Crus, mais il n’est pas du tout certain qu’ils veuillent faire la même chose. Le temps nous apportera la réponse à cette question, et en attendant, ce n’est que pure spéculation d’en parler. Cependant, la question des avantages et des inconvénients du système actuel a été soulevée et je pense qu’il est parfaitement valable d’aborder ce point-là.

Comme tout système qui fonctionne, il a ses avantages et ses inconvénients. Je pense que les aspects positifs l’emportent sur les éventuels aspects négatifs, tant du point de vue du château que du consommateur. Alors, voici comment cela fonctionne, de mon point de vue, au Château Pichon-Longueville Baron.

Le système repose sur l’existence à Bordeaux de nombreux négociants qui constituent la Place de Bordeaux. Il y en a plus de 400, mais une propriété comme Château Pichon-Longueville Baron travaillera généralement avec 40 à 80 d’entre eux. Pas plus et cela commence déjà à être difficile de tous bien les connaître. La raison pour laquelle nous travaillons avec un si grand nombre de négociants est qu’ils ont des forces différentes et des spécificités, beaucoup d’entre eux ont une importante distribution dans les différentes parties du monde, certains sont particulièrement forts dans une partie spécifique du marché etc. En sélectionnant un certain nombre de négociants avec des forces différentes, le château peut s’assurer une bonne répartition globale de ses vins, pour atteindre chaque zone du marché qu’il souhaite atteindre. L’existence de ces négociants, gérés par des professionnels du vin bien informés qui parcourent le monde pour promouvoir les vins qu’ils vendent et assurer une distribution mondiale aux vins de Bordeaux, est un atout majeur pour les producteurs de Bordeaux. Mais je crois que ce système est également favorable aux consommateurs. Il existe un si grand nombre de négociants de première classe : la concurrence entre eux est très intense et leurs marges sont relativement faibles. Cela permet une distribution mondiale des vins à un coût relativement faible.

Quand une propriété comme le Château Pichon-Longueville Baron annonce le prix de son Grand Vin pendant la campagne des Primeurs, il communique le prix à ses partenaires négociants par l’intermédiaire des courtiers. Cela peut se passer par exemple vers 11h30 dans la matinée. Si tout va bien, une ou deux heures après, tous les négociants confirment qu’ils prennent leurs allocations. Ils vont, à leur tour, proposer le vin à leurs partenaires à travers le monde et, si le prix est juste, ceux-ci vont à leur tour confirmer qu’ils prendront leurs allocations. Dans une bonne année, cela peut arriver dès l’après-midi, ce qui signifie qu’avant la fin de la journée, le château a vendu sa récolte (ou la quantité qu’il a décidé de mettre sur le marché) et a réussi à distribuer ses vins mondialement en quelques heures. L’avantage de ce système est très clair pour le château.

Du point de vue du client final – l’amateur de vin qui veut acheter du Château Pichon-Longueville Baron – je crois que le système est un moyen très efficace d’acquérir le vin, où qu’il se trouve dans le monde. Si le château essayait de distribuer son vin lui-même, sans travailler avec le négoce, ce serait plus coûteux et moins efficace, car il lui serait impossible d’assurer la remarquable capillarité dans la distribution que les négociants sont capables d’atteindre.

En supposant que nous acceptons l’idée que ce système unique est un bon moyen pour les consommateurs d’obtenir les vins, il reste encore la question du meilleur moment pour vendre. À l’heure actuelle, les ventes en Primeurs ont lieu au printemps ou au début de l’été de l’année suivant les vendanges. Ainsi, on commence à proposer les 2011 sur le marché. Le vin est bien sûr toujours en barriques, et ne sera mis en bouteille que l’année prochaine, puis expédié aux clients.

Il est parfaitement raisonnable de se poser la question du meilleur moment pour proposer le vin à la vente. Un bon argument pourrait être que la campagne devrait avoir lieu un ou deux ans plus tard, après que les vins aient été mis en bouteille. Cependant, je pense qu’il est hautement improbable que le système évolue dans ce sens.

La tentation pour un Grand Cru serait davantage de garder ses vins plus longtemps, dans l’espoir de les vendre à un prix plus élevé, en choisissant le moment où il les mettrait sur le marché. Du point de vue du propriétaire du château, il peut parfois être un peu frustrant de voir le prix de son vin augmenter de manière significative après la vente en primeur. Évidemment, si vous êtes un producteur de vin et que vous voyez le prix de votre vin doubler sur le marché quelques années après l’avoir vendu, il est tentant de penser que vous auriez pu garder le vin pendant un certain temps pour le vendre à ce prix plus élevé! Il n’y a rien de mal à penser ainsi. Imaginez que vous êtes le propriétaire du château : vous pourriez bien avoir de telles pensées. Toutefois, c’est ignorer l’énorme valeur de cette remarquable chaîne de distribution dans le monde pour un château de Bordeaux , basée sur le fait que le vin acheté en primeur peut gagner en valeur de manière significative. Cela peut bien sûr être avantageux pour le distributeur s’il garde des stocks, mais surtout très motivant pour le client final, la personne qui achète le vin et le boit.

Bien sûr, pour que cela fonctionne, les prix en primeur doivent être corrects. Mais c’est au marché, constitué d’acheteurs individuels, de juger de la justesse du prix auquel le château a proposé son vin en primeurs. Si le prix est trop élevé, le vin ne se vendra pas bien et le prix du marché est susceptible de baisser. Tout château qui commet cette erreur sera puni par le marché les années suivantes avec un affaiblissement de la demande pour son vin et une forte pression pour un ajustement à la baisse de son prix. Cela fait partie du mécanisme des primeurs. Mais il est généralement possible pour un consommateur, en achetant à bon escient, d’acquérir les vins en primeur à des prix nettement inférieurs à ceux qui seront proposés dans un proche avenir.

Tous les millésimes récents de Château Pichon-Longueville Baron se négocient aujourd’hui avec d’importantes plus values par rapport à leurs prix en primeurs, certains d’entre eux deux fois plus élevé et parfois plus pour d’autres. Il était judicieux d’acheter Château Pichon-Longueville Baron en primeurs durant la dernière décennie. Je pense que ce sera aussi le cas pour la prochaine décennie et nous ferons de notre mieux pour vous assurer qu’il en sera ainsi. Serait-il plus sage pour nous de garder le vin et le vendre plus tard, en gardant ce bénéfice supplémentaire pour nous-mêmes? Je ne le crois pas, même s’il est humain d’avoir de telles pensées. Une importante partie de la dynamique de la demande d’un Grand Cru de Bordeaux, c’est précisément la possibilité pour les distributeurs de faire une marge honorable lors de la vente de nos vins partout dans le monde. Et pour le client final, qui est la personne la plus importante, c’est de sentir qu’il ou elle a acheté le vin à un bon prix en Primeurs, beaucoup moins cher que s’il essayait d’acheter le vin à une date ultérieure. Le conseil traditionnel donné par les marchands à leurs clients était d’acheter deux fois plus que ce qu’ils voulaient, d’attendre que le prix augmente et de vendre la moitié pour boire finalement le reste gratuitement ou à un prix réduit de manière significative, subventionné par le profit réalisé sur le vin vendu.

C’est encore un excellent conseil, à condition d’avoir les moyens de le faire et de bien choisir le château. Mais même si vous souhaitez ne jamais vendre vos bouteilles – et mes clients préférés sont ceux qui ne souhaitent jamais revendre une seule bouteille de Château Pichon-Longueville Baron – (à votre place, je ne le ferai pas : qu’achèteriez vous avec cet argent et que vous pourriez apprécier davantage? ), c’est toujours une source de satisfaction d’ouvrir une bouteille qui vous a coûté beaucoup moins que sa valeur actuelle. Cela fait partie du plaisir du système en primeurs, un élément que je pense nous ne devrions pas oublier: c’est un jeu qui est amusant à jouer et qui attire l’intérêt et crée l’enthousiasme des amoureux du vin dans le monde entier. Ce plaisir est un moteur important de l’industrie du vin de Bordeaux et je pense que nous serions imprudents de ne pas le préserver.

Château Pichon-Longueville Baron
Château Pichon-Longueville Baron

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2 réflexions sur “ Le Système des Primeurs à Bordeaux – Un Point de Vue Personnel ”

  1. Cette note est très complète puisqu’on retrouve les motivations à vendre/acheter en primeur, à la fois du côté des châteaux et des clients finaux. J’apporterai un élément supplémentaire pour chaque intervenant:
    -les problématiques de trésorerie des producteurs (à relativiser?) car il s’agit d’une entrée d’argent non négligeable
    -la communication faite autour des primeurs qui, à mes yeux, participe à la création des niveaux de prix par la suite

    La dimension du négoce est abordée de manière objective car il fluidifie indéniablement les échanges!

    Pour résumer, je dirai que les primeurs permettent au marché d’appréhender l’arrivée physique d’un millésime..