Vendanges 2013 à Bordeaux

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J’ai pensé qu’il était temps de publier un compte rendu des vendanges 2013, telles que nous les avons vécues dans nos différentes propriétés. Il y a eu bon nombre de commentaires mal informés sur le millésime dans la presse (si vous n’étiez pas dans le vignoble pendant les vendanges et si vous n’avez pas goûté le vin, comment pourrait-il en être autrement?). Il pourrait donc être utile d’avoir la vision des propriétés.

La question la plus sensible est celle des vendanges pour les vins rouges de Bordeaux. Il est certain que cette année a été difficile d’un point de vue viticole. Il serait vain d’essayer de prétendre que 2013 est une grande année, voire une année exceptionnelle. Une telle tentative ne serait tout simplement pas crédible. Si j’essayais de le faire, vous ne croiriez pas un mot de ce que je dis, non seulement cette fois-ci mais aussi dans le futur. D’un autre côté, rejeter l’année 2013 et ses vins en les qualifiant de « mauvaise année » serait tout aussi entièrement faux. Je vais donc essayer d’expliquer comment nous avons vécu les conditions que la nature nous a donné, ce que nous avons fait pour protéger la qualité de nos raisins et des vins qui en résultent, et vous donner une idée de la façon dont j’évalue la qualité des vins rouges que nous avons produits.

Ce fut en fait une belle vendange à Sauternes tout comme à Tokaj en Hongrie. Je parlerai de ces deux vignobles la semaine prochaine, et je me concentrerai ici sur les vins rouges de Pichon Baron et de Petit-Village.

Tout d’abord, les conditions ont été sans aucun doute difficiles. Cela arrive à Bordeaux. Nous faisons du vin dans une région au climat océanique et, chaque année, même les grandes années, les équipes qui consacrent leur vie à s’occuper de nos vignes doivent relever un certain nombre de défis. En 2013, la nature ne les a pas épargnés. D’un point de vue professionnel, le challenge que représente le fait de surmonter le genre de difficultés que nous avons rencontrées en 2013, est extrêmement intéressant. Dans une année comme celle-ci, le travail est beaucoup plus difficile que lors d’une grande année, et le vin qui en résulte est souvent plus cher à nos cœurs que celui produit dans des conditions plus faciles. Nous avons dû nous battre à chaque étape de l’année viticole, et c’est une profonde satisfaction de voir et de goûter le résultat final.

Bien sûr, je suis conscient qu’écrire un article dédaigneux sur la qualité globale d’un millésime est un moyen facile de faire du journalisme à sensation – particulièrement facile si vous n’avez pas réellement goûté les vins. Mais je crois qu’appréhender les millésimes en ces termes tranchés, noir ou blanc, c’est méconnaître la nature du vin en général et en particulier la vraie nature des vins de Bordeaux, surtout en ce qui concerne les Grands Crus, où tant d’efforts et tant de ressources sont déployés pour assurer un résultat de qualité, quelles que soient les conditions que la nature ait pu nous donner.

Si vous avez la chance de faire une dégustation verticale d’un Grand Cru bien géré, sur une période de dix ans ou plus, il sera absolument évident que chaque année est différente à Bordeaux. Cela fait partie des attributs qui rendent ces vins fascinants. Et ce n’est pas seulement une question que quelques années soient  » meilleures  » que d’autres. Une comparaison de grandes années telles que 2005, 2009 et 2010, montre que, même lorsque les conditions étaient très favorables, l’infinie variabilité des conditions météorologiques dans une année donnée à Bordeaux produit des résultats très différents. Le 2005, magnifique année à Pichon Baron, est encore assez en retrait, sur la réserve, avec des tanins puissants et fins. Il a juste besoin de quelques années de repos encore avant de commencer à livrer son plein potentiel. Le 2009, quant à lui, a été séduisant et opulent depuis le début. Il ne montre aucun signe de « fermeture »comme cela arrive parfois. Il est en fait plus accessible que le 2005 aujourd’hui, même si c’est une année au moins du même niveau qualitatif et avec de nombreuses décennies de garde devant elle.

Chaque année est différente et évolue différemment dans le temps, ce qui contribue largement au plaisir d’élaborer et de boire ces vins. Prenons des années plus légères, comme 2004, qui n’a pas suscité beaucoup d’enthousiasme pendant la campagne primeurs. Aujourd’hui, il est parfaitement délicieux, velouté, frais, plein et équilibré, l’un des meilleurs millésimes à boire en ce moment. 2007, une année plus froide et plus difficile, montre plus d’évolution que 2004 et il se boit déjà très bien. Quant à 2008, également une année relativement fraîche, autre millésime qui n’a pas connu une énorme réussite lors de la campagne primeurs, c’est pour moi l’un des vins exceptionnels de la décennie et il commence à être reconnu comme tel.

Je pense donc qu’il est bon de rappeler que chaque année a sa propre personnalité. Se limiter à n’acheter et à ne consommer que de grandes années telles que 2005, même si ce sont de bons vins, ce serait passer à côté d’une meilleure compréhension de la propriété que vous suivez, et ainsi à côté de l’essence même du vin, tout en se privant d’un immense plaisir. Avant tout, je pense qu’il est prudent d’éviter toute sorte d’hystérie, que ce soit d’encenser le vin comme étant le plus grand de tous les temps, ou que ce soit de créer une sorte de pugilat annonçant la pire des années. Dans un grand vignoble bien géré, la situation est rarement toute noire ou toute blanche. La subtilité et les nuances sont au cœur des vins que nous faisons, et je pense qu’elles devraient également être au cœur de la façon dont ils sont jugés et appréciés.

Alors, que s’est-il passé dans les vignobles de Bordeaux en 2013? Je peux seulement vous faire un compte-rendu de la façon dont nous avons vécu les choses à Pichon Baron à Pauillac et à Petit-Village à Pomerol. Il ne fait aucun doute que la liste des problèmes est longue. Mais la culture du raisin et l’élaboration d’un vin n’est pas facile, elle n’est pas censée l’être. Je pense qu’il serait juste de nous juger sur les résultats de notre travail, et non sur la base des problèmes que nous avons rencontrés et surmontés.

Les difficultés :

Il a plu pendant la floraison. Il a fait également anormalement froid en mai et en juin. Nous avons donc eu beaucoup de coulure et de millerandage. Cela réduit le potentiel de rendement, et il est très important d’être très rigoureux, plus tard dans l’année, dans la sélection des raisins afin de s’assurer que tous les raisins verts qui pourraient être sur les vignes, en raison du millerandage, sont éliminés avant d’arriver en cuve.

Il a continué à faire froid et à pleuvoir de fin juin à début juillet, ce qui a retardé le développement du fruit.

En raison de cette humidité, il y a eu une forte pression de mildiou. Nous avons ainsi dû souvent traiter les vignes pour les protéger contre le mildiou.

Bien que juillet et août aient été chauds et ensoleillés, les vignes n’ont pas pu rattraper leur retard sur le temps perdu au début de l’été. Tout était donc en retard. Mais les rendements étant naturellement faibles, il y a donc eu peu de besoin de vendanges en vert, et les raisins ont pu mûrir plus facilement que si les rendements avaient été naturellement plus élevés.

Il a plu début septembre, ce dont nous n’avions pas besoin. Nous avons donc décidé d’enlever les feuilles sur le deuxième côté (nous les avions déjà enlevées sur un côté auparavant) afin de réduire l’humidité et de permettre une maturité maximale.

Enfin, nous avons eu un temps plus chaud fin septembre, bien que ce fût encore humide et inconfortablement tropical. Sur de faibles rendements, cela a permis à la maturité de progresser rapidement.

Cependant, la pression du Botrytis, en particulier sur les Merlots, nous a fait récolter les raisins plus tôt que nous aurions peut-être aimé le faire.

Toutes ces choses sont vraies. Donc, nous ne pouvons pas prétendre que cela a été une année facile, ni que ce fut une année propice au millésime du siècle.

Et alors ? Mes premières dégustations de vins, aussi bien à Pichon Baron qu’à Petit-Village, ont été des moments de soulagement intense. S’il est vrai qu’il y avait de la pourriture dans les vignes, en particulier sur les Merlots du Médoc au moment des vendanges, un système rigoureux de tri a éliminé toute trace de celle-ci. Le résultat est un rendement très faible, mais des vins d’une grande pureté de fruit et de fraîcheur. J’étais aussi inquiet de la possibilité de tanins verts ou pas mûrs, mais ce n’est pas évident du tout à la dégustation, à l’exception d’un ou deux lots qui ne trouveront pas leur place dans le Grand Vin. Les acidités sont plus élevées que d’habitude, et je pense que ce sera une caractéristique de ce millésime, au moins à Pichon Baron et à Petit-Village. Mais je suis convaincu que les 2013 de ces deux propriétés sont de bons vins, un joyeux triomphe contre l’adversité, et la meilleure expression possible de leurs terroirs dans les circonstances de ce millésime. C’est après tout ce que nous visons chaque année. Mais ne vous fiez pas uniquement à ce que je dis. Venez goûter. Je pense que vous serez agréablement surpris.

Quant aux commentateurs à sensation qui ont exprimé des doutes sur le fait que le vin doive être présenté en primeur, ou si cela valait la peine de se déplacer dans ce cas de figure, je peux répondre que, bien sûr, le vin sera présenté en primeur, et que, bien sûr, il est intéressant de venir. Aimez-vous le vin? Alors, venez voir ce que nous avons réussi à faire avec une année comme 2013. Nous serons fiers et heureux de vous le montrer.

Les Cabernets à Pichon Baron – septembre 2013
Les Cabernets à Pichon Baron – septembre 2013
Les vendanges 2013 à Petit-Village
Les vendanges 2013 à Petit-Village

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2 réflexions sur “ Vendanges 2013 à Bordeaux ”

  1. Merci Mr Seely pour cette mise en lumières de 2013 terriblement en proie à des critiques stériles et comme vous dites si justement « écrites pour faire du sensationnel ».
    Vous pourrez lire sur ce même sujet le billet coup de g… Du blog de reignac :

    http://blogreignac.blogspot.com/2014/02/vous-avez-dit-flingueur-comme-cest.html

    Vivement la semaine des primeurs que nos vins puissent parler d eux mêmes !
    Cheers,
    s Lesaint